| Une étude publiée fin 2024 dans Nature Microbiology et menée sur près de 80 000 personnes révèle que la consommation de café multiplie jusqu’à huit fois la présence de la bactérie intestinale Lawsonibacter asaccharolyticus. Dirigée par le chercheur Paolo Manghi (université de Trente) et l’épidémiologiste Mingyang Song (Harvard), l’étude a obtenu un score de fiabilité statistique de 0,89. L’effet est observé aussi bien avec du café classique qu’avec du décaféiné. |
Boire du café rendrait-il notre intestin plus fort ? La question, posée ainsi, aurait fait sourire il y a dix ans. Le café traînait alors une réputation sulfureuse, étant accusé de fragiliser le cœur, d’irriter l’estomac et de perturber le sommeil. Les études scientifiques accumulées depuis ont largement renversé ce constat. La dernière en date, menée par une équipe internationale et publiée fin 2024 dans la revue Nature Microbiology, pousse l’investigation plus loin encore : elle explique pour la première fois avec autant de précision comment le café agit concrètement sur notre microbiote.
- Près de 80 000 participants révèlent un signal remarquablement cohérent
- Lawsonibacter asaccharolyticus atteint jusqu’à huit fois plus d’abondance
- Le microbiote est devenu un marqueur majeur de la recherche en santé
- Trois à quatre tasses par jour sont déjà associées à plusieurs bénéfices de santé
- Une piste biologique solide, mais aucun remède miracle
| 📌 Repères clés |
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| ☕ L’étude publiée fin 2024 dans Nature Microbiology porte au total sur près de 80 000 participants issus de plusieurs cohortes. 🦠 Lawsonibacter asaccharolyticus peut être jusqu’à huit fois plus abondante chez les buveurs réguliers de café que chez les non-consommateurs. 🧪 La croissance de cette bactérie s’est également accélérée lorsqu’elle a été directement exposée au café en laboratoire. 🌱 Le café décaféiné produit une association comparable, ce qui oriente les chercheurs vers les polyphénols et d’autres composés végétaux plutôt que vers la seule caféine. ⚠️ L’étude reste observationnelle et ne démontre pas que cette bactérie soit responsable des bénéfices de santé précédemment associés au café. |
Près de 80 000 participants révèlent un signal remarquablement cohérent
Dirigée par Paolo Manghi, chercheur à l’université de Trente en Italie, et codirigée par l’épidémiologiste Mingyang Song de l’université Harvard, elle a mobilisé des équipes de plusieurs institutions dont le King’s College de Londres. Les chercheurs ont d’abord croisé les données de 22 867 participants aux États-Unis et au Royaume-Uni, pour lesquels ils disposaient à la fois d’échantillons fécaux détaillés et de questionnaires précis sur leur alimentation. Ils ont ensuite élargi l’analyse à 211 cohortes publiques supplémentaires, représentant 54 198 personnes au total.
Le résultat frappe par sa cohérence. Le lien entre la consommation de café et la composition du microbiote intestinal s’est révélé hautement reproductible d’une population à l’autre, avec un score de fiabilité statistique (aire sous la courbe) de 0,89, un niveau que les chercheurs qualifient eux-mêmes de particulièrement robuste pour ce type d’étude observationnelle.

Lawsonibacter asaccharolyticus atteint jusqu’à huit fois plus d’abondance
Au cœur de cette découverte, une bactérie au nom peu familier : Lawsonibacter asaccharolyticus. Décrite pour la première fois en 2018 seulement, elle restait jusqu’ici largement méconnue de la communauté scientifique. L’étude montre que sa présence est jusqu’à huit fois plus importante chez les consommateurs réguliers de café que chez les personnes n’en buvant jamais. Sur l’ensemble des 115 espèces bactériennes associées à la consommation de café, c’est de loin l’association la plus marquée.
Cette bactérie produit de l’acide butyrique, une molécule qui nourrit les cellules du côlon et contribue à limiter l’inflammation intestinale. « Il s’agit d’un lien extrêmement net et singulier », a souligné Mingyang Song, coauteur principal de l’étude, cité par Scientific American. Pour Peter Belenky, microbiologiste à l’université Brown qui n’a pas participé aux travaux, cette bactérie encore peu étudiée peut d’ores et déjà être considérée « comme probablement une assez bonne bactérie ».
Afin d’écarter l’hypothèse d’une simple coïncidence statistique, les chercheurs ont mené des expériences en laboratoire en exposant directement la bactérie à du café, en dehors de tout organisme humain. Résultat : sa croissance s’est nettement accélérée.
C’est l’un des enseignements les plus intéressants de l’étude et il vient bousculer une idée reçue tenace. Beaucoup attribuent spontanément les vertus du café à la caféine. Or, l’effet sur Lawsonibacter asaccharolyticus a été observé aussi bien chez les buveurs de café classique que chez les consommateurs de décaféiné. Si la caféine expliquait ce phénomène, le décaféiné n’aurait dû produire aucun effet comparable.
Les chercheurs se tournent donc vers une autre piste : les polyphénols et autres composés végétaux du café, en particulier l’acide chlorogénique et la trigonelline, déjà connus pour leurs propriétés antioxydantes. L’analyse du plasma sanguin de 438 participants a d’ailleurs révélé une présence accrue d’acide quinique chez les consommateurs de café, un métabolite directement associé à la présence de cette bactérie. Ces composés agiraient comme un véritable carburant pour cette flore bactérienne bénéfique, indépendamment de la teneur en caféine.
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Le microbiote est devenu un marqueur majeur de la recherche en santé
Depuis le milieu des années 2010, la recherche scientifique porte une attention grandissante au microbiote intestinal, cet ensemble de milliards de micro-organismes qui peuplent notre tube digestif. Loin de se limiter à la digestion, il intervient dans la régulation du système immunitaire, la synthèse de certaines vitamines et la gestion de l’inflammation dans tout l’organisme. Un microbiote déséquilibré a été associé, dans de nombreuses publications antérieures, à un risque accru de maladies métaboliques, de troubles digestifs chroniques ou de pathologies inflammatoires. Comprendre comment l’alimentation façonne cet écosystème constitue donc un enjeu de santé publique à part entière.
Trois à quatre tasses par jour sont déjà associées à plusieurs bénéfices de santé
Cette découverte vient s’ajouter à un corpus déjà solide sur les bienfaits du café. Une méta-analyse de référence publiée dans le British Medical Journal avait établi qu’une consommation de trois à quatre tasses par jour était associée à une réduction sensible du risque de maladie cardiovasculaire et de mortalité toutes causes confondues, par rapport à une absence totale de consommation. D’autres travaux ont également suggéré un effet protecteur contre le diabète de type 2 et certaines maladies du foie.
Reste une question que l’étude ne tranche pas : le lien entre le café, cette bactérie et les bénéfices pour la santé relève-t-il d’une véritable causalité ? Rien ne permet pour l’instant de l’affirmer. Les auteurs eux-mêmes précisent que l’étude reste observationnelle et que ses implications cliniques demeurent, à ce stade, incertaines. D’autres recherches devront déterminer si Lawsonibacter asaccharolyticus joue un rôle actif dans la protection cardiométabolique associée au café ou s’il n’en est qu’un marqueur révélateur sans influence directe.
Une piste biologique solide, mais aucun remède miracle
Cette étude ne transforme pas le café en remède miracle, et ce n’est d’ailleurs pas ce qu’elle prétend démontrer. Elle offre en revanche une explication biologique crédible à des bienfaits déjà documentés depuis plusieurs années, en identifiant pour la première fois un mécanisme précis, reproductible à grande échelle et vérifié en laboratoire. Dans un paysage scientifique où les études sur l’alimentation se contredisent souvent, la cohérence de ces résultats obtenus auprès de près de 80 000 personnes mérite d’être soulignée. Elle ne dispense pas pour autant de la prudence habituelle : le café ne doit rester qu’un élément parmi d’autres dans une alimentation équilibrée et certaines personnes, comme les femmes enceintes, les personnes sensibles à la caféine ou celles souffrant de troubles cardiaques spécifiques, doivent continuer à en discuter avec leur médecin. Mais pour les millions de Français qui commencent leur journée par un espresso, cette nouvelle a de quoi rassurer.

